Dans le détail de ses «Mémoires d’outre-tombe», François-René de Chateaubriand évoque non sans émotion l’une des femmes qui a le plus compté pour lui, Delphine de Sabran, marquise de Custine, qui vint s’éteindre à Bex en 1826.

Image gravée de la biographie de Madame de CustineL’événement n’aurait jamais fait l’objet d’un article si l’ouvrage dont nous parlons n’avait su tenir la dragée haute au tremblement du temps. Onques il n’aurait d’importance dans notre génération si son auteur n’avait été l’un des derniers témoins du monde prérévolutionnaire et de l’accouchement de la nouvelle société que Napoléon Bonaparte allait impérialiser, faisant de son recueil mémoriel un document historique de tout premier ordre. Aussi, le succès des «Mémoires d’outre-tombe» tient à la mélancolie universelle qui résulte de l’entrecroisement de la vie et de la mort, du réel et du néant. Comme une bouteille jetée à la mer, Chateaubriand écrivit ses Mémoires pour se sauver du caractère éphémère de l’existence, de la déréalité du monde, une sorte d’alcool pour tenter d’étancher sa soif d’immortalité. C’est de cette même soif que mourut Gilgamesh dans l’Antiquité et dont meurt l’ensemble du genre humain. Sa personne contradictoire, son «cœur inexplicable» suppliait parfois la Faucheuse de venir le chercher. Ayant traversé la vie au milieu des tribulations qui parcouraient le Vieux Continent, il appartenait aux «derniers d’une race épuisée», celle des légitimistes brisés par la déchéance des rois. Convaincu que la France en avait fini avec la monarchie nonobstant l’exil forcé de Napoléon sur l’île de Sainte Hélène et l’accession au trône de Louis XVIII, il se débattait avec ce qu’il lui restait de force pour rétablir durablement ce qu’on appelle aujourd’hui l’Ancien Régime. Pour lui, les bouleversements engendrés par la Révolution française allaient entraîner les pires catastrophes. En qualité de prophète ou de visionnaire, il annonçait aux chantres de l’égalité des droits les plus grands déboires. Si aux yeux des Lumières, l’individu peut se libérer de ses conditionnements dans le but de manifester pleinement son humanité, pour lui, il est le produit d’une source qui le précède et qui s’atteste dans sa manière tout-à-fait personnelle de percevoir, de désirer, de ressentir. Aux premiers, le cogito cartésien, à lui le courant héréditaire dont il est issu et qui lui confère une façon de penser singulière. Les êtres humains sont insaisissables comme la mort en ce qu’ils constituent toujours une altérité qui lui échappe. Ils sont donc trop différents pour que des lois humaines de type constructiviste puissent prétendre les unifier, comme si du passé on pouvait faire table rase. Enfin, sa réputation d’écrivain de génie provient de son goût pour la perfection, de sa détestation pour ce qui relève de l’à-peu-près, de son amour du beau et de sa culture hors norme grâce à laquelle plusieurs registres de la langue française sont associés : les latinismes, les hellénismes, l’argot, les différents patois, sans parler des archaïsmes, des néologismes ou encore des citations de poètes anglais, italiens et portugais. Longtemps seul et solitaire dans sa Bretagne natale, terre de contraste où luttent de manière permanente la mer et le vent contre la terre, il se forgea une âme d’autodidacte qui fit de lui un théologien lu du pape et un politicien au service de Sa Majesté : «Aurait-on mieux développé mes talents naturels en me jetant de bonne heure dans les études communes aux hommes ? J'en doute : les flots, les vents, cette solitude, qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à la nature de mon esprit et de mon cœur. Peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelques vertus que j'aurais ignorées. La vérité est qu'aucun système n'est préférable à l'autre (...) Telle chose que vous croyez mauvaise devient la chose même qui rend votre enfant distingué ; telle autre qui vous semblait bonne, fera de votre fils un homme commun. Dieu fait bien tout ce qu'il fait, et c'est sa providence qui nous dirige lorsqu'elle nous réserve pour jouer un rôle sur la scène du monde».

Portrait de Chateaubriand par Anne-Louis Girodet exposé à Saint-Malo, au musée d’Histoire de la Ville et du Pays MalouinAinsi Chateaubriand a-t-il sa place au panthéon des plus grandes plumes françaises. Adolescent, Victor Hugo déclara à ses parents : «Je veux être Chateaubriand ou rien». De Gaulle, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, affirma : «Tout m’est égal ; je suis plongé dans les Mémoires d’outre-tombe (…). C’est une œuvre prodigieuse». Même son de cloche chez Éric Zemmour, le sulfureux chroniqueur et écrivain parisien, qui en fait son ouvrage littéraire de prédilection, quoiqu’il soit un bonapartiste exalté tandis que Chateaubriand a consacré des chapitres au ton acerbe au despotisme supposé de Napoléon. En effet, les «Mémoires d’outre-tombe» prennent une tournure on ne peut plus politique lorsqu’il en vient à brosser un portrait outrageusement noir de l’empereur. Il l’accuse du simulacre de procès qui condamna à mort le duc d’Enghien, jeune prince français et candidat patient au trône depuis que Louis XVI et Marie-Antoinette ont été conduits à l’échafaud. Un assassinat présumé qui fit de Napoléon l’ennemi tout entier de l’Europe. Il l’accusa d’avoir chercher querelle au souverain pontife de son temps, Pie VII, poussé, dit-il par «la partie mauvaise de son génie, son impossibilité de rester en repos». Il l’arrêta, occupa Rome et le fit venir à Fontainebleau et par là devint l’ennemi de l’ordre moral : «Sans la moindre utilité, il s’aliéna comme à plaisir les peuples et les autels, l’homme et Dieu. Entre ces deux précipices qu’il avait creusés aux bords de sa vie, il alla, par une étroite chaussée, chercher sa destruction au fond de l’Europe». Et il la trouva en Russie, quand il fallut passer la Bérézina et qu’il subit l’une des plus grandes déroutes militaires de l’histoire de France.

Toutefois, son chef d’œuvre n’appartient pas seulement à cette grande figure du XIXème siècle. Il oscille entre document historique et roman. Mais en ce qui concerne sa vie intime, Chateaubriand se montrera plus discret. L’homme privé n’a pas trouvé d’intérêt à faire de l’ombre à l’homme public : «Je n’entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d’homme, et j’ose le dire, à l’élévation de mon cœur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; ce n’est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux». Catholique zélé, il avait affronté philosophiquement la bande à Voltaire dans un ouvrage retentissant, Le Génie du Christianisme, ainsi préféra-t-il garder ses multiples liaisons amoureuses sous le boisseau, d’autant plus qu’il était marié. Versé dans les Saintes Écritures, il ne connaissait que trop la Sagesse de Salomon qui faisait de lui un insensé du fait de ses adultères. Cependant, il ne put faire le récit de sa propre vie sans mentionner les femmes qu’il avait aimées.

Parmi elles, Delphine de Sabran, qui mourut à Bex : «J’ai vu celle qui affronta l’échafaud d’un si grand courage, je l’ai vue, plus blanche qu’une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l’ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu’elle quittait Sécherons, près de Genève, pour expirer à Bex, à l’entrée du Valais ; j’ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne pour aller prendre sa place éternelle à Fervaques : elle se hâtait de se cacher dans une terre qu’elle n’avait possédée qu’un moment, comme sa vie». Loin d’avoir été un long fleuve tranquille, elle fut une vertigineuse descente aux enfers. Une existence orageuse et romanesque, ou devrions-nous dire romanesque parce qu’orageuse. Elle avait besoin de la mort pour se reposer de la vie et réduire à quia ces crises de foi qui la faisaient de plus en plus souffrir. Chateaubriand n’était pas étranger à ses malheurs, lui qui a été sa peine et sa gloire, lui qui se joua d’elle après avoir cessé de l’aimer. Pour aller vers son lieu de repos, Madame de Custine choisit Bex où elle y avait passé quelques jours heureux. Mais avant de s’établir dans sa dernière demeure terrestre pour y attendre son sort, la mourante demanda une dernière entrevue avec «le Génie», ainsi elle l’appelait celui dont elle fut follement amoureuse des années durant. A Lausanne au chevet de son épouse malade, le Génie accéda à la requête de son ancienne maîtresse et ainsi se firent-ils leurs adieux, sans que nous ne sachions, hélas, la teneur de cette dernière entrevue. Satisfaite, elle gagna le Chablais où elle semblait apprécier la douceur du climat. «Elle était encore belle, dit son fils, au point de frapper même les étrangers qui n'avaient pu la connaître dans sa jeunesse, qui, par conséquent, ne subissaient pas le charme de leurs souvenirs.» C’est ce même fils qui allait à l’assaut des montagnes environnant Bex pour aller chercher du lait à sa mère. S’il y eut un miracle à Bex, ce ne fut pas celui de la guérison mais celui d’une mort aussi douce que soudaine : «C'en est fait, monsieur, écrivit un proche à Chateaubriand, votre amie n'existe plus ! Elle a rendu son âme à Dieu, sans agonie, ce matin à onze heures moins le quart. Elle s'était encore promenée en voiture hier au soir, rien n'annonçait une fin aussi prochaine. Que dis-je ! Nous ne pensions pas que sa maladie dût se terminer ainsi !». Sept ans plus tard, en 1833, alors que Chateaubriand était en route pour l’Italie, il fit une halte à Bex où il changea de chevaux. Aussi évoqua-t-il le souvenir de la défunte : «A Bex, tandis qu'on attelait à ma voiture les chevaux qui avaient peut-être traîné le cercueil de Mme de Custine, j'étais appuyé contre le mur de la maison où était morte mon hôtesse de Fervaques. Elle avait été célèbre au Tribunal révolutionnaire par sa longue chevelure.» Propos d’une sécheresse rare qui manifeste ou son indifférence ou son souci de ne jamais rien divulguer de ses aventures. Tous les hommes secrètent du secret, ainsi ne nous est-il ni permis ni possible de percer le sien.

C’est en parcourant la rue de la gare que nous découvrirons l’hôtel où la marquise de Custine s’endormit de son dernier sommeil et au mur duquel Chateaubriand vint s’appuyer pendant qu’on remplaçait ses chevaux. Elle logeait à l’hôtel de l’Ours devenu l’hôtel de l’Union à la révolution vaudoise. Aujourd’hui, c’est un Centre de soins qui s’appelle Corps Accord. «Quand on y va, on se rend encore compte qu’il s’agissait d’un hôtel», assure Myriam Berney, guide du patrimoine. Les Bellerins peuvent ainsi bomber le torse et se vanter d’avoir vu passer le père du romantisme français ainsi qu’une femme dont l’influence sur sa vie est incontestable.

 

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